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Le blog de Lee TAKHEDMIT

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Blog de Maître Lee TAKHEDMIT, avocat pénaliste à POITIERS, NIORT, PARIS


Défendrais-je un des terroristes de Daesh ?

Publié par Lee TAKHEDMIT sur 30 Novembre 2015, 09:00am

Depuis le 13 novembre, on m’a beaucoup posé cette question.

Je pense pouvoir affirmer que beaucoup, sinon tous les avocats pénalistes – peut-être même tous les avocats et aspirants avocats – ont dû s’interroger à la suite des attentats de PARIS. J’ai en tête au moins deux excellents avocats pénalistes qui ont publiquement annoncé qu’ils ne défendraient en aucun cas de tels criminels.

Pour ma part, j’ai refusé d’y répondre dans les premiers jours qui ont suivi le choc de l’annonce de ces attentats sans précédent, car dans ces moments d’intense émotion, le recul, l’abstraction et la sagesse manquent ; nulle décision ne peut être prise sereinement.

Désormais quelques jours ont passé et, notamment avec les avancées de l’enquête en cours, les interpellations, la question revient sonner à la porte de ma conscience d’avocat.

Il faut dire dans un premier temps que l’hypothèse relève plus de la philosophie que de la réalité concernant les meurtriers eux-mêmes, puisque l’on a pu voir que ceux-ci sont rarement soumis à la Justice, en tout cas pas judiciaire…

Après mûre réflexion, je conclus que s’il m’était demandé de plaider pour l’un des responsables de ces attentats, j'appliquerais les mêmes critères que pour toute affaire qui m’est proposée. En sachant que le profil de ce que l’on appelle « terroriste » comporte des particularités par rapport aux clients « de droit commun » que j’ai l’habitude de défendre.

Ce qui pourrait me pousser à accepter la défense d’un tel criminel, c’est ce qui me motive habituellement, l’idée qu’il y a une part d’humanité nécessairement ancrée dans cet homme ou cette femme, ce que les témoignages des amis, ex-amis ou membres de la famille entendus ces jours-ci viennent conforter.

C’est la nécessité de compréhension de ce qui a pu faire basculer cet être humain dans un crime aussi odieux.

C’est, enfin, l’espoir que celui qui s’est rendu coupable d’un tel crime peut à terme s’amender et faire le chemin du retour vers une vie d’homme respectable et respectueuse des autres hommes.

Cette dernière idée est d’ailleurs prégnante dans ce qui pourrait me motiver à accepter une telle défense, car elle porte en elle le germe de toute justification à la Défense.

Cependant pour défendre, il faut qu’il y ait quelque chose à défendre.

Qui défendre chez celui qui revendique un crime comme celui-ci ? Chez celui qui n’émet aucun regret ? Chez celui qui, pire, exhorte autrui, et parmi cet autrui pourquoi pas son avocat, à glorifier son acte plutôt qu’à le condamner, tenter de l’expliquer ?

Et c’est là toute la difficulté en matière de terrorisme.

Le terroriste est celui qui s’efface comme individu, pour se faire le porte-étendard d’une cause, qu’il croit juste au point de ne plus rien voir d’autre. De ne pas pouvoir être raisonné.

Et c’est cet oubli de l’individu qu’il est qui le fait échapper parfois à la communauté des hommes. C’est à ce prix qu’il peut commettre de tels crimes odieusement aveugles, faire des victimes parmi ceux qu’il ne connait même pas, à qui il n’en veut même pas.

J’ai été confronté à un tel homme à l’occasion d’un procès engagé contre un membre de l’ETA. J’ai été surpris par la force de l’embrigadement, par le caractère indélébile de l’empreinte laissée par le sectarisme de l’entreprise terroriste, par l’aveuglement de celui qui souscrit à cette entreprise. Par l’impossibilité d’une marche arrière, la pression exercée par l’appareil terroriste étant insoutenable.

Face à une telle détermination, un tel aveuglement, que proposer en guise de défense ?

L’avocat ne peut qu’être le porte-voix de son client, celui qui trouve les mots que son client ne peut prononcer, mais toujours dans le respect du mandat qui lui est donné. On ne peut pas défendre une personne à son corps défendant. On ne peut pas demander la compréhension sans vouloir s’expliquer. On ne peut pas présenter d’excuses pour celui qui revendique.

Défendre un tel terroriste passerait donc pour moi par une analyse des dispositions dans lesquelles il se trouve quant à l’acte qu’il a commis et à l’engagement qui est le sien.

Les hommes qui sont embrigadés par DAESH comme par d’autres mouvements sectaires terroristes sont chronologiquement, avant de devenir bourreaux, des victimes.

Les responsabilités dans le cheminement qui les conduit à devenir des soldats du terrorisme ne peuvent se résumer à leurs décisions individuelles et personnelles.

C’est cette compréhension-là qui peut présenter un intérêt en terme de Défense.

Ainsi, si l’un d’eux, après avoir commis un crime au nom de cette idéologie pourrissante me demandait de le défendre en me permettant de la remettre en cause, j’accepterais sans hésiter.

Si, comme je l’ai vu pratiquer dans le cadre de procès du terrorisme, il m’imposait de « militer » ou même restreignait ma liberté de critique à l’égard de ses mandants, je déclinerais inévitablement.

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